Il faut dire ce qui est: il y a un problème.
Ma récente conversation avec Laura, sans en être un révélateur en a été un petit rappel:
"ouais t'as vu, autour de nous les gens achètent des apparts, là c'est la période"...
"ah
oui, avant il y avait eu la salve de mariages, maintenant c'est
l'accession à la propriété, par grandes vagues... (une longue pause) C'est bizarre, je ne sais
pas où elle est passée la vague... moi, elle ne m'a jamais emportée."
C'est
vrai. Je suis restée quelque part sur le rivage. J'ai 33 ans. Je ne
gagne pas ma vie. Pire. Je fais des boulots alimentaires que je vole aux
16-19 ans. J'ai dans mon vaste patrimoine... mmm... un ordinateur, des
habits, deux paires de chaussures, des livres et des disques. Et... ma
plus belle acquisition de l'année 2016... une carte de bibliothèque!!.
Une lampe. Des sacs. Non. Pas des sacs magnifiques qui ressemblent à des
étalages de bonbons!... plutôt des sacs qui font penser... à je ne sais
pas quoi, mais surement pas à l'étendard de la gloire. Bref. C'est
bizarre, j'ai raté le coche de l'envol auquel je pouvais prétendre au
sortir du bac.
Les signes avant-coureurs, je les ai eus à la fac.
Le premier jour, quand nous devions nous présenter, j'étais parmi les premières. J'ai ouvert mon coeur: j'ai partagé
ma passion pour la danse, la musique, la peinture...
Vint le tour
des camarades. L'un d'entre eux,
lors de sa présentation avait piqué ma curiosité "I'm really looking
forward to getting into the "magic circle" - Je m'étais demandé: "magic
circle"?... est-ce que ça serait une autre appellation du Cercle
polaire? ou bien quelque chose comme la "Communauté de l'anneau"? "la
Guilde"?...
vous me pardonnerez... c'était l'année de la sortie au cinéma du
Seigneur des anneaux...
Quand je découvrais que cela désignait 5
cabinets d'avocats londoniens qui se prenaient pour l'élite (et que nous
étions tous censés convoiter) j'ai remercié la terre entière de ne
pas avoir cherché à élucider la question auprès de mes voisins...
Et
puis, lorsque tout le monde se fut présenté, j'eus comme l'étrange
sensation que ma présence là était une monumentale erreur de casting.
D'autres
signes ont suivi: Un jour, par je ne sais par quel subterfuge, tous
les étudiants se sont mis à venir dans l'amphithéâtre en costume et en
tailleur avec des talons, et ce, dès la première année. J'étais
désorientée. Est-ce que je n'avais pas lu une consigne postée dans la
salle des étudiants? Avais-je laissé filer un mail qui donnait le
nouveau code vestimentaire? J'ai compris par la suite que mes camarades
allaient, en parallèle des cours, faire des stages dans des cabinets
d'avocat, idée qui ne m'était pas un seul instant passée par la tête. Je
devais l'avoir mise ailleurs.
Un jour, je demandais ses
cours à une camarade. Elle voulu bien me les passer mais m'avertit avec
une sorte de reproche préventif: "je te les file, mais t'as pas intérêt à
les filer à qui que ce soit!"... mmm... je ne savais pas comment faire:
j'accepte le cours, et par la même occasion, j'accepte de me faire
menacer? ou je la remercie de sa bonne intention et ne prends pas le
cours?. Je crois que la nécessité me fit souffrir la menace que, par
principe, je m'empressais de transgresser.
Et puis des
sigles, des sons commencèrent à flotter dans mon entourage: CRFPA, IEJ,
CAPA... Je les tolérais longtemps dans l'atmosphère auditive qui
m'entourait, mais toujours à l'état d'ornement musical... Et puis quand,
par un hasard total je découvrais le sens du sigle, c'était pour
découvrir qu'il était trop tard pour s'inscrire à l'Institut d'Etudes Judiciaires.
C'est
donc en off-beat, absolument à contre-temps et à contre-courant que je
finissais mon cursus de droit et que je me retrouvais à mon premier
entretien d'embauche pour un stage dans un grand cabinet d'avocats
(j'avais à ce stade cédé à la mode du stage).
- "Et elle est où l'expérience en arbitrage?" me demanda t-on sur un ton réprobateur...
(ah,
là je comprenais qu'il fallait que je me sente coupable d'être partie
en vacances pendant les étés passés...mmm comment justifier cet écueil?
J'essayais de trouver mais rien ne venait...)
- "bah, y en a pas!".
Mon
interlocutrice fut désarmée par ma réponse, moi aussi d'ailleurs. Elle
était censée comprendre: "mais vous avez mon cv dans les mains, vous
voyez bien qu'il n'y en a pas. Qu'est-ce que vous racontez?" Je fus
embauchée.
Mes collègues de fac, lorsque je les croisais par
hasard n'en revenaient pas. Je crois qu'ils étaient plus conscients que
moi de la monumentale erreur de casting qui se poursuivait.
Les expériences se suivirent.
Je
travaillais dans des cabinets. J'y trouvais une drôle de place. Mais
une place. Je sentais qu'avec mes collègues, nous n'étions pas tenus par
les mêmes fils. Je veux dire par là que, si nous avions été des
marionnettes, les marionnettistes qui nous actionnaient n'étaient pas
les mêmes: Il y en avait un, très doué, magnifiquement efficace,
expérimenté et plein d'assurance qui actionnait avec virtuosité les
autres. Et moi, mon marionnettiste, je crois qu'il était débutant.
Je
sentais bien que quand j'arrivais à un rendez-vous professionnel
complètement essoufflée et en courant, ce n'était pas ce qu'il fallait
faire. Je sentais bien que l'autre marionnettiste glissait aux autres
une bonne excuse et la leur faisait sortir avec assurance. Quand je me
précipitais pour aider un collègue des services généraux à porter des
cartons, je sentais bien que mon marionnettiste n'avait rien compris.
Que l'autre marionnettiste lui, aurait su y faire: il aurait fait en
sorte que je sois très absorbée par mon écran d'ordinateur pour ne pas
remarquer le collègue en difficulté. Je voyais bien que quand je disais:
"je ne sais pas", ahhh encore une fois, c'était une grossière erreur de
ce foutu marionnettiste qui en plus d'être maladroit, ne calculait
rien. L'autre, il savait: enfin, il ne savait pas, mais il avait dans
son sac tout plein de contorsions qu'il envoyait à la figure de son
interlocuteur et qui lui permettaient de faire oublier qu'il ne savait
pas.
Et puis j'ai quitté le droit. J'ai sauté du
train. Ce fut le début de la fin. Enfin d'une certaine fin. Je croyais
que ce serait un grand nouveau début. Mais les signes qui vinrent
rapidement me firent comprendre que même, hors du train, mon
marionnettiste restait structurellement inexpérimenté et qu'il n'allait
pas changer. Il y avait le théâtre. La danse. Le restaurant végétarien,
les baby-sittings, et toujours mon marionnettiste à côté de la plaque.
Mais la fin d'un certain début se fit bientôt sentir, ou l'orée d'un
vrai début arriva de manière inattendue.
Par le nez. Un nez de clown.
Le
premier jour que j'en chaussais un, une révélation se fit dans tout mon
être. Pour une fois, j'étais douée. J'avais tout. C'est comme si
j'étais experte sans avoir jamais fait d'école. Comme si on avait
retourné le monde et tout à coup, il était dans mon sens. L'art du clown
était, comment dire, une sorte de conférence mondiale des
marionnettistes inadaptés. Ils s'étaient donné rendez-vous là et
démontraient tour à tour, par des manipulations et des démonstrations
savantes de maladresse à quel point on pouvait raffiner l'art de ne pas
savoir s'y prendre. Le plus inadapté devenait le maître, et entraînait
tous les autres dans les contre-performances les plus fulgurantes. J'y
arrivais très bien. J'étais très forte.
J'ai trouvé
une sorte de paix. J'avais trouvé ma place dans le monde, mais gardais
tout de même une touche d'amertume: même si ça faisait du bien d'avoir
trouvé son domaine, tout de même, que ce domaine soit celui de
l'anti-excellence par excellence me posait problème. C'est vrai, quoi, à
la fin. Quand même.
Et puis une réponse m'est venue
directement du clown. De cet être qui s'empare de vous quand vous vous y
attendez le moins, et qui, avec son irrévérence absolue et son
indélicatesse, ne connaît que la vérité, et ne sait exister qu'à travers
elle.
Il
se plaignait d'être "une grosse limace", injure qui me surprît, car
jamais je ne l'emploie... et qui plus est, que je n'entends plus depuis
au moins vingt-cinq ans. Lorsque nous investiguions ce qu'il entendait par
là, il se plaignait: "mais moi je m'agite, je fais des choses, mais ça
ne sert à rien, ça ne marche jamais dans le monde des adultes".
Nous creusions. "Et c'est quoi le monde des adultes?". Le clown de
répondre: "C'est là où ils font semblant. Ils font comme s'ils étaient
importants mais ils ne sont pas importants, c'est le contraire." Et le
clown de continuer à pester contre les faux-semblants, les coquilles
vides, les rictus inhabités... A tout ce qui ne dépassait pas, à tout ce
qui rentrait dans les rangs, qui ne vibrait pas, qui suivait une
mécanique huilée, il faisait un procès. J'étais bouleversée. Pas
étonnant. En plus d'être actionnée par un marionnettiste complètement
incompétent, j'avais une espèce de survolté qui prenait ses quartiers je
ne savais trop où en moi, et qui était intégralement remonté contre le monde des adultes, monde dans lequel, que je le veuille ou non, mon âge me plaçait.
Le diagnostic.
Je suis donc accompagnée d'un gros inadapté (mon marionnettiste) et d'un petit survolté (mon clown).
Les options:
sois je continue, telle quelle, à me mouvoir dans le monde, tel quel.
Dans cette éventualité:
-
il y a soit rencontre des deux éléments (moi et le monde) avec
sur-réaction de mes compagnons, résultant en une inadaptitude totale et une révolte intérieure douloureuse.
-
soit non-rencontre des deux éléments (coexistence lointaine entre moi
et le monde): mon marionnettiste joue dans son coin. Sans référentiel,
il est content, et mon clown reste tranquille. Il en résulte que: je
suis un papillon joyeux et à côté de la plaque qui reste complètement
inadapté - c'est la situation actuelle.
soit quelque chose change:
-
moi par exemple. (j'imite les adultes - ça va, je sais faire.) mais là,
les deux autres s'éteignent, et bien que cela puisse sembler la
solution idéale (enfin débarrassée!!! yeah!!) et bien non, ce n'est pas
une option car aussitôt qu'ils s'éteignent, je m'éteins. Et là, c'est la
dépression qui vient. Cela me pousse à préciser une donnée: mon destin
est inextricablement lié au destin des deux boulets. Super. (ils doivent
rester contents pour que moi aussi je le sois.)
- le monde. Alors
ça, ça a déjà été tenté. Ça l'est encore, c'est en cours. Sauf que même
mon clown a cessé d'avoir cette prétention. Donc non.
Option 3 (et solution):
Je
laisse les deux autres s'en donner à coeur joie, en faire des leur,
mais je leur trace un petit monde rien qu'à eux. Je leur parle, je joue
avec eux, et je les laisse prendre une vraie place, bien assumée dans
l'existence. Le reste du temps, je les accompagne dans le monde des
adultes, avec mon adulte en carton, qui peut faire l'interface. Non non, je ne fais pas appel à l'autre
marionnettiste, lui-même ne voudrait pas de moi.... Je tiens juste les
deux autres occupés: (comme en ce moment où le petit clown et le
marionnettiste-loser sont contents que j'écrive et resteront bercés par
cette joie même après que j'ai posé mon clavier. J'aurai ainsi un peu de
répit pour faire ce qui doit être fait!)
Tous aux abris: je débarque et je prends la vague!!!
Friday, September 2, 2016
Thursday, September 1, 2016
Dans ma maison, depuis toujours,
la baignoire a été remplie de bougies. Depuis toujours, ma mère, « mi
mamita » en allume une chaque jour, pour chacun de ses enfants, et depuis
qu’ils ont fait leur entrée dans la vie, pour chacun de ses petits-enfants.
A la maison, lorsqu’on voulait prendre une
douche, avant de pouvoir faire quoi que ce soit, il fallait s’armer d’un
couteau ou d’un racloir, ou d’une spatule et gratter la couche de cire qui
jonchait le fond de la baignoire. Il fallait aussi faire attention à ce que les
bouts de cire ne partent pas dans le conduit et ne le bouchent pas. C’était
peu pratique à tous points de vue.
Mais contre toute attente, cela
s’avérait pratique lorsqu’on perdait quelque chose, quoi que ce fut, dans la
maison… Car à côté des bougies, posée sur le rebord de
la baignoire, il y avait toujours une statuette de saint Antoine, ou de San
Antonio. Pour le présenter, Saint Antoine est celui qui « recobra las
cosas perdidas », c’est celui qui retrouve les objets perdus. C'est là, je m'en excuse, la seule description que j'aie de lui.
A la maison, à peu près tous les
jours donc, on se retrouvait, pas tant par dévotion que par la force des
choses
perdues, à prier Saint Antoine qui, généralement, était d’une efficacité
redoutable. C’est vrai qu’il s’acquittait dignement de sa tâche et qu’à
peu
près tout ce qu’on lui demandait de retrouver, il le retrouvait. Mais il
faut
dire que sur le tas de miracles à accomplir, on lui laissait souvent une
sorte
d’avance … Je veux dire qu’on le priait aussi pour des choses que,
bon gré mal gré, on ne pouvait pas se permettre de ne pas retrouver,
comme les
clés de la maison juste avant de partir à l’école… Comme dans ces cas,
on
n’avait pas manqué d’avoir recours à son aide miraculeuse, il remportait
toujours le crédit de toutes les trouvailles. Ces requêtes qu’on lui
adressait et
qui ne mettaient pas vraiment en danger sa miraculosité lui permettaient
d’avoir
la cote et de rester, contre vents et marées, le premier au top 10 des
saints les plus
saints et les plus vénérés.
Mais le problème survenait quand
on perdait San Antonio. La perte de la statuette entraînait une réaction
en
chaîne à rebours. Car avant de se mettre à rechercher l’objet perdu
(c’était, chez nous,
la situation par défaut) il fallait remonter à la source et retrouver
San Antonio.
Or, privés de sa statue et de son aide, l’opération, normalement
agaçante
menaçait de se transformer en entreprise carrément désespérante, et
au-delà de l’inconfort
qui s’annonçait d’une durée
potentiellement infinie, un autre problème surgissait : si l'on
retrouvait le
saint, un énorme doute nous assaillait quant à la paternité du miracle :
pouvait-on attribuer le miracle à San Antonio, alors que ce dernier
s’était, par sa disparition, soustrait à l’opération de recherche? ; ou
devait-on,
eu égard aux circonstances, accepter d’être l’auteur de la trouvaille ?
L’ouverture
de ces questions troublant la paix de la maison, on avait préféré avoir
plusieurs statuettes de San Antonio, afin de pouvoir affirmer en toute
sérénité, que si on l’avait retrouvé cette fois-là, c’était bien grâce à
lui, et
ce par l’intermédiaire de sa statuette de secours.
La vie a suivi son
cours. J’ai, à
force de bougies consumées, de San Antonios et d’Espiritu Santos
invoqués
réussi à me tirer des situations les plus désespérées. Je dois notamment
à leur
action conjointe, la réussite à toute une série d'examens qui, vu mon
manque d'intérêt et d'amour pour les matières en question - relève
véritablement du miracle; ou la survie
dans des environnements qui m’étaient en tous points hostiles, pour ne
pas dire
qu’ils compromettaient littéralement ma survie… J’ai quitté la maison,
et j’ai
pu alors, comme opération préliminaire à la prise d’une douche ou d’un
bain,
n’avoir, dans le pire des cas, qu’à nettoyer la crasse recouvrant la
baignoire
ou la douche, cas qui s'est avéré en fait être la norme.
Et puis, il y a deux semaines, mi
mamita est entrée à l’hôpital. Nous avions bien vu, depuis plusieurs mois que
chaque pas lui arrachait une grimace de douleur qu’elle essayait de déguiser en
sourire ; nous avions bien remarqué qu’elle ne nous racontait plus, dans
les plus menus détails, le récit de sa randonnée matinale le long de la plage,
mais nous n’avions pas mesuré le degré de sa fatigue, ni de la souffrance que lui causait chacun de ses pas,
rendus encore plus douloureux par le fait qu’elle n’avait aucun espoir de
retrouver un jour la fluidité de sa marche, ni de l’isolement dans lequel cela
l’avait plongée…
Elle nous appela chacun un soir
pour nous dire qu’elle venait d’entrer à l’hôpital, qu’elle serait opérée le
lendemain matin sous anesthésie générale. Elle avait essayé de me prévenir plus
tôt mais j’étais systématiquement injoignable, trop occupée par des répétitions
qui prenaient tout mon temps.
L’opération eut lieu. Ce matin-là, toutes les
fondations de mon être tanguèrent. J’ai alors pensé à la baignoire, à la
baignoire qui depuis son départ à l’hôpital, ne renvoyait plus sa lueur qui
réchauffe toute la maison. Ses pensées, qui nous ont permis
à mes frères et moi de suivre notre chemin ne scintillaient plus dans leur petite
marée de feu. Ces pensées étaient, ce matin-là, ensevelies sous plusieurs
couches d’anesthésie.
Quand le froid des bougies
éteintes m’atteignit, et me parcourut, je réalisai soudain à quel point celle que je suis, avec
ses joies, son bonheur d’aimer et son envie d’être avait puisé sa force dans cette
intarissable source de lumière qu’est ma mère, mamita.
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