Friday, September 2, 2016

Il faut dire ce qui est: il y a un problème.

Ma récente conversation avec Laura, sans en être un révélateur en a été un petit rappel:
"ouais t'as vu, autour de nous les gens achètent des apparts, là c'est la période"...
"ah oui, avant il y avait eu la salve de mariages, maintenant c'est l'accession à la propriété, par grandes vagues... (une longue pause) C'est bizarre, je ne sais pas où elle est passée la vague... moi, elle ne m'a jamais emportée."

C'est vrai. Je suis restée quelque part sur le rivage. J'ai 33 ans. Je ne gagne pas ma vie. Pire. Je fais des boulots alimentaires que je vole aux 16-19 ans. J'ai dans mon vaste patrimoine... mmm... un ordinateur, des habits, deux paires de chaussures, des livres et des disques. Et... ma plus belle acquisition de l'année 2016... une carte de bibliothèque!!. Une lampe. Des sacs. Non. Pas des sacs magnifiques qui ressemblent à des étalages de bonbons!... plutôt des sacs qui font penser... à je ne sais pas quoi, mais surement pas à l'étendard de la gloire. Bref. C'est bizarre, j'ai raté le coche de l'envol auquel je pouvais prétendre au sortir du bac.

Les signes avant-coureurs, je les ai eus à la fac.

Le premier jour, quand nous devions nous présenter, j'étais parmi les premières. J'ai ouvert mon coeur: j'ai partagé ma passion pour la danse, la musique, la peinture...
Vint le tour des camarades. L'un d'entre eux, lors de sa présentation avait piqué ma curiosité "I'm really looking forward to getting into the "magic circle" - Je m'étais demandé:  "magic circle"?... est-ce que ça serait une autre appellation du Cercle polaire? ou bien quelque chose comme la "Communauté de l'anneau"? "la Guilde"?... vous me pardonnerez... c'était l'année de la sortie au cinéma du Seigneur des anneaux...
Quand je découvrais que cela désignait 5 cabinets d'avocats londoniens qui se prenaient pour l'élite (et que nous étions tous censés convoiter) j'ai remercié la terre entière de ne pas avoir cherché à élucider la question auprès de mes voisins...
Et puis, lorsque tout le monde se fut présenté, j'eus comme l'étrange sensation que ma présence là était une monumentale erreur de casting.

D'autres signes ont suivi:  Un jour, par je ne sais par quel subterfuge, tous les étudiants se sont mis à venir dans l'amphithéâtre en costume et en tailleur avec des talons, et ce, dès la première année. J'étais désorientée. Est-ce que je n'avais pas lu une consigne postée dans la salle des étudiants? Avais-je laissé filer un mail qui donnait le nouveau code vestimentaire? J'ai compris par la suite que mes camarades allaient, en parallèle des cours, faire des stages dans des cabinets d'avocat, idée qui ne m'était pas un seul instant passée par la tête. Je devais l'avoir mise ailleurs.

Un jour, je demandais ses cours à une camarade. Elle voulu bien me les passer mais m'avertit avec une sorte de reproche préventif: "je te les file, mais t'as pas intérêt à les filer à qui que ce soit!"... mmm... je ne savais pas comment faire: j'accepte le cours, et par la même occasion, j'accepte de me faire menacer? ou je la remercie de sa bonne intention et ne prends pas le cours?. Je crois que la nécessité me fit souffrir la menace que, par principe, je m'empressais de transgresser.

Et puis des sigles, des sons commencèrent à flotter dans mon entourage: CRFPA, IEJ, CAPA... Je les tolérais longtemps dans l'atmosphère auditive qui m'entourait, mais toujours à l'état d'ornement musical... Et puis quand, par un hasard total je découvrais le sens du sigle, c'était pour découvrir qu'il était trop tard pour s'inscrire à l'Institut d'Etudes Judiciaires.

C'est donc en off-beat, absolument à contre-temps et à contre-courant que je finissais mon cursus de droit et que je me retrouvais à mon premier entretien d'embauche pour un stage dans un grand cabinet d'avocats (j'avais à ce stade cédé à la mode du stage).
- "Et elle est où l'expérience en arbitrage?" me demanda t-on sur un ton réprobateur...
(ah, là je comprenais qu'il fallait que je me sente coupable d'être partie en vacances pendant les étés passés...mmm  comment justifier cet écueil? J'essayais de trouver mais rien ne venait...)

- "bah, y en a pas!".
Mon interlocutrice fut désarmée par ma réponse, moi aussi d'ailleurs. Elle était censée comprendre: "mais vous avez mon cv dans les mains, vous voyez bien qu'il n'y en a pas. Qu'est-ce que vous racontez?" Je fus embauchée.
Mes collègues de fac, lorsque je les croisais par hasard n'en revenaient pas. Je crois qu'ils étaient plus conscients que moi de la monumentale erreur de casting qui se poursuivait.

Les expériences se suivirent.

Je travaillais dans des cabinets. J'y trouvais une drôle de place. Mais une place. Je sentais qu'avec mes collègues, nous n'étions pas tenus par les mêmes fils. Je veux dire par là que, si nous avions été des marionnettes, les marionnettistes qui nous actionnaient n'étaient pas les mêmes: Il y en avait un, très doué, magnifiquement efficace, expérimenté et plein d'assurance qui actionnait avec virtuosité les autres. Et moi, mon marionnettiste, je crois qu'il était débutant.

Je sentais bien que quand j'arrivais à un rendez-vous professionnel complètement essoufflée et en courant, ce n'était pas ce qu'il fallait faire. Je sentais bien que l'autre marionnettiste glissait aux autres une bonne excuse et la leur faisait sortir avec assurance. Quand je me précipitais pour aider un collègue des services généraux à porter des cartons, je sentais bien que mon marionnettiste n'avait rien compris. Que l'autre marionnettiste lui, aurait su y faire: il aurait fait en sorte que je sois très absorbée par mon écran d'ordinateur pour ne pas remarquer le collègue en difficulté. Je voyais bien que quand je disais: "je ne sais pas", ahhh encore une fois, c'était une grossière erreur de ce foutu marionnettiste qui en plus d'être maladroit, ne calculait rien. L'autre, il savait: enfin, il ne savait pas, mais il avait dans son sac tout plein de contorsions qu'il envoyait à la figure de son interlocuteur et qui lui permettaient de faire oublier qu'il ne savait pas.

Et puis j'ai quitté le droit. J'ai sauté du train. Ce fut le début de la fin. Enfin d'une certaine fin. Je croyais que ce serait un grand nouveau début. Mais les signes qui vinrent rapidement me firent comprendre que même, hors du train, mon marionnettiste restait structurellement inexpérimenté et qu'il n'allait pas changer. Il y avait le théâtre. La danse. Le restaurant végétarien, les baby-sittings, et toujours mon marionnettiste à côté de la plaque. Mais la fin d'un certain début se fit bientôt sentir, ou l'orée d'un vrai début arriva de manière inattendue.

Par le nez. Un nez de clown.

Le premier jour que j'en chaussais un, une révélation se fit dans tout mon être. Pour une fois, j'étais douée. J'avais tout. C'est comme si j'étais experte sans avoir jamais fait d'école. Comme si on avait retourné le monde et tout à coup, il était dans mon sens. L'art du clown était, comment dire, une sorte de conférence mondiale des marionnettistes inadaptés. Ils s'étaient donné rendez-vous là et démontraient tour à tour, par des manipulations et des démonstrations savantes de maladresse à quel point on pouvait raffiner l'art de ne pas savoir s'y prendre. Le plus inadapté devenait le maître, et entraînait tous les autres dans les contre-performances les plus fulgurantes. J'y arrivais très bien. J'étais très forte.

J'ai trouvé une sorte de paix. J'avais trouvé ma place dans le monde, mais gardais tout de même une touche d'amertume: même si ça faisait du bien d'avoir trouvé son domaine, tout de même, que ce domaine soit celui de l'anti-excellence par excellence me posait problème. C'est vrai, quoi, à la fin. Quand même.

Et puis une réponse m'est venue directement du clown. De cet être qui s'empare de vous quand vous vous y attendez le moins, et qui, avec son irrévérence absolue et son indélicatesse, ne connaît que la vérité, et ne sait exister qu'à travers elle.

Il se plaignait d'être "une grosse limace", injure qui me surprît, car jamais je ne l'emploie... et qui plus est, que je n'entends plus depuis au moins vingt-cinq ans. Lorsque nous investiguions ce qu'il entendait par là, il se plaignait: "mais moi je m'agite, je fais des choses, mais ça ne sert à rien, ça ne marche jamais dans le monde des adultes". Nous creusions. "Et c'est quoi le monde des adultes?". Le clown de répondre: "C'est là où ils font semblant. Ils font comme s'ils étaient importants mais ils ne sont pas importants, c'est le contraire." Et le clown de continuer à pester contre les faux-semblants, les coquilles vides, les rictus inhabités... A tout ce qui ne dépassait pas, à tout ce qui rentrait dans les rangs, qui ne vibrait pas, qui suivait une mécanique huilée, il faisait un procès. J'étais bouleversée. Pas étonnant. En plus d'être actionnée par un marionnettiste complètement incompétent, j'avais une espèce de survolté qui prenait ses quartiers je ne savais trop où en moi, et qui était intégralement remonté contre le monde des adultes, monde dans lequel, que je le veuille ou non, mon âge me plaçait.

Le diagnostic.
Je suis donc accompagnée d'un gros inadapté (mon marionnettiste) et d'un petit survolté (mon clown).

Les options:
sois je continue, telle quelle, à me mouvoir dans le monde, tel quel.
Dans cette éventualité:
- il y a soit rencontre des deux éléments (moi et le monde) avec sur-réaction de mes compagnons, résultant en une inadaptitude totale et une révolte intérieure douloureuse.
- soit non-rencontre des deux éléments (coexistence lointaine entre moi et le monde): mon marionnettiste joue dans son coin. Sans référentiel, il est content, et mon clown reste tranquille. Il en résulte que:  je suis un papillon joyeux et à côté de la plaque qui reste complètement inadapté - c'est la situation actuelle.

soit quelque chose change:
- moi par exemple. (j'imite les adultes - ça va, je sais faire.) mais là, les deux autres s'éteignent, et bien que cela puisse sembler la solution idéale (enfin débarrassée!!! yeah!!) et bien non, ce n'est pas une option car aussitôt qu'ils s'éteignent, je m'éteins. Et là, c'est la dépression qui vient. Cela me pousse à préciser une donnée: mon destin est inextricablement lié au destin des deux boulets. Super. (ils doivent rester contents pour que moi aussi je le sois.)
- le monde. Alors ça, ça a déjà été tenté. Ça l'est encore, c'est en cours. Sauf que même mon clown a cessé d'avoir cette prétention. Donc non.

Option 3 (et solution):
Je laisse les deux autres s'en donner à coeur joie, en faire des leur, mais je leur trace un petit monde rien qu'à eux. Je leur parle, je joue avec eux, et je les laisse prendre une vraie place, bien assumée dans l'existence. Le reste du temps, je les accompagne dans le monde des adultes, avec mon adulte en carton, qui peut faire l'interface. Non non, je ne fais pas appel à l'autre marionnettiste, lui-même ne voudrait pas de moi.... Je tiens juste les deux autres occupés: (comme en ce moment où le petit clown et le marionnettiste-loser sont contents que j'écrive et resteront bercés par cette joie même après que j'ai posé mon clavier. J'aurai ainsi un peu de répit pour faire ce qui doit être fait!)

Tous aux abris: je débarque et je prends la vague!!!

Thursday, September 1, 2016

Dans ma maison, depuis toujours, la baignoire a été remplie de bougies. Depuis toujours, ma mère, « mi mamita » en allume une chaque jour, pour chacun de ses enfants, et depuis qu’ils ont fait leur entrée dans la vie, pour chacun de ses petits-enfants.
A la maison, lorsqu’on voulait prendre une douche, avant de pouvoir faire quoi que ce soit, il fallait s’armer d’un couteau ou d’un racloir, ou d’une spatule et gratter la couche de cire qui jonchait le fond de la baignoire. Il fallait aussi faire attention à ce que les bouts de cire ne partent pas dans le conduit et ne le bouchent pas. C’était peu pratique à tous points de vue.
Mais contre toute attente, cela s’avérait pratique lorsqu’on perdait quelque chose, quoi que ce fut, dans la maison… Car à côté des bougies, posée sur le rebord de la baignoire, il y avait toujours une statuette de saint Antoine, ou de San Antonio. Pour le présenter, Saint Antoine est celui qui « recobra las cosas perdidas », c’est celui qui retrouve les objets perdus. C'est là, je m'en excuse, la seule description que j'aie de lui.
A la maison, à peu près tous les jours donc, on se retrouvait, pas tant par dévotion que par la force des choses perdues, à prier Saint Antoine qui, généralement, était d’une efficacité redoutable. C’est vrai qu’il s’acquittait dignement de sa tâche et qu’à peu près tout ce qu’on lui demandait de retrouver, il le retrouvait. Mais il faut dire que sur le tas de miracles à accomplir, on lui laissait souvent une sorte d’avance … Je veux dire qu’on le priait aussi pour des choses que, bon gré mal gré, on ne pouvait pas se permettre de ne pas retrouver, comme les clés de la maison juste avant de partir à l’école… Comme dans ces cas, on n’avait pas manqué d’avoir recours à son aide miraculeuse, il remportait toujours le crédit de toutes les trouvailles. Ces requêtes qu’on lui adressait et qui ne mettaient pas vraiment en danger sa miraculosité lui permettaient d’avoir la cote et de rester, contre vents et marées, le premier au top 10 des saints les plus saints et les plus vénérés.
Mais le problème survenait quand on perdait San Antonio. La perte de la statuette entraînait une réaction en chaîne à rebours. Car avant de se mettre à rechercher l’objet perdu (c’était, chez nous, la situation par défaut) il fallait remonter à la source et retrouver San Antonio. Or, privés de sa statue et de son aide, l’opération, normalement agaçante menaçait de se transformer en entreprise carrément désespérante, et au-delà de l’inconfort qui s’annonçait d’une durée potentiellement infinie, un autre problème surgissait : si l'on retrouvait le saint, un énorme doute nous assaillait quant à la paternité du miracle : pouvait-on attribuer le miracle à San Antonio, alors que ce dernier s’était, par sa disparition, soustrait à l’opération de recherche? ; ou devait-on, eu égard aux circonstances, accepter d’être l’auteur de la trouvaille ? L’ouverture de ces questions troublant la paix de la maison, on avait préféré avoir plusieurs statuettes de San Antonio, afin de pouvoir affirmer en toute sérénité, que si on l’avait retrouvé cette fois-là, c’était bien grâce à lui, et ce par l’intermédiaire de sa statuette de secours.
La vie a suivi son cours. J’ai, à force de bougies consumées, de San Antonios et d’Espiritu Santos invoqués réussi à me tirer des situations les plus désespérées. Je dois notamment à leur action conjointe, la réussite à toute une série d'examens qui, vu mon manque d'intérêt et d'amour pour les matières en question - relève véritablement du miracle; ou la survie dans des environnements qui m’étaient en tous points hostiles, pour ne pas dire qu’ils compromettaient littéralement ma survie… J’ai quitté la maison, et j’ai pu alors, comme opération préliminaire à la prise d’une douche ou d’un bain, n’avoir, dans le pire des cas, qu’à nettoyer la crasse recouvrant la baignoire ou la douche, cas qui s'est avéré en fait être la norme.
Et puis, il y a deux semaines, mi mamita est entrée à l’hôpital. Nous avions bien vu, depuis plusieurs mois que chaque pas lui arrachait une grimace de douleur qu’elle essayait de déguiser en sourire ; nous avions bien remarqué qu’elle ne nous racontait plus, dans les plus menus détails, le récit de sa randonnée matinale le long de la plage, mais nous n’avions pas mesuré le degré de sa fatigue, ni de la souffrance que lui causait chacun de ses pas, rendus encore plus douloureux par le fait qu’elle n’avait aucun espoir de retrouver un jour la fluidité de sa marche, ni de l’isolement dans lequel cela l’avait plongée…
Elle nous appela chacun un soir pour nous dire qu’elle venait d’entrer à l’hôpital, qu’elle serait opérée le lendemain matin sous anesthésie générale. Elle avait essayé de me prévenir plus tôt mais j’étais systématiquement injoignable, trop occupée par des répétitions qui prenaient tout mon temps. 
L’opération eut lieu. Ce matin-là, toutes les fondations de mon être tanguèrent. J’ai alors pensé à la baignoire, à la baignoire qui depuis son départ à l’hôpital, ne renvoyait plus sa lueur qui réchauffe toute la maison. Ses pensées, qui nous ont permis à mes frères et moi de suivre notre chemin ne scintillaient plus dans leur petite marée de feu. Ces pensées étaient, ce matin-là, ensevelies sous plusieurs couches d’anesthésie. 
Quand le froid des bougies éteintes m’atteignit, et me parcourut, je réalisai soudain à quel point celle que je suis, avec ses joies, son bonheur d’aimer et son envie d’être avait puisé sa force dans cette intarissable source de lumière qu’est ma mère, mamita.