Tuesday, August 30, 2016

Le frustré de la thèse
Vous pensiez que vous pensiez ? Que nenni ! Détrompez-vous. Ne confondez pas votre capacité à relier un phonème à une chose, voire à plusieurs, avec l’activité de « penser ».  En effet, vous n'êtes qu'au stade pré-embryonnaire qu’ont traversé, dans leur préhistoire, tous ceux qui pensent, (i.e. ceux qui ont fait une thèse) et en toutes circonstances, le frustré de la thèse est là pour vous le rappeler. 
Lorsqu'il se rend à un dîner en ville, le frustré de la thèse va, dès son arrivée, faire le recensement des présents (ceux qui ont une thèse) et des absents (ceux qui n'en ont pas) groupe dont, paradoxalement, il fait souvent partie.
Vous avez une thèse? Bravo! Vous existez.
Votre profil et votre silhouette, qui jusqu’alors se fondaient avec le papier-peint se détachent soudain de l'arrière-plan. Vous devenez visible. Autre surprise : vous devenez audible. Tout à coup, le frustré de la thèse répond à ce que vous étiez en train de dire.
Vous n'avez pas de thèse? Tout n'est pas perdu. On a déjà connu des cas de rédemption. Une des méthodes ayant fait ses preuves: soyez en cours de rédaction de thèse, ou même, en cours d'élaboration de projet de thèse, ou en recherche de financements pour entreprendre votre thèse. Mais assurez-vous de rendre tangible l'existence de cette dernière, afin de pouvoir être considéré comme un vertébré non végétatif (i.e. doué de pensée) par le frustré de la thèse. 

Vous avez abandonné votre thèse en cours de rédaction? Transformez cet écueil en atout. Accusez votre directeur de thèse d'en être le responsable, plaignez-vous de lui par tous les moyens. Faites état de sa rigidité d'esprit, de sa décrépitude et de son absence de qualités humaines. Cela aura la vertu de vous faire passer pour un martyr du système universitaire, un iconoclaste, un rénovateur incompris de la discipline. Quels que soient les inconvénients évidents d'une telle pratique, cela vous permettra de faire savoir à tous qu'un jour, vous écriviez cette thèse. 
Vous avez une thèse en informatique? Aïe. La thèse en informatique laisse perplexe. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Vous pensez certes, mais ne vous avisez pas de le prouver ! Elle fait exister, mais à l’état de latence. On ne peut pas vous exclure. Vous avez une thèse en informatique. Mais on ne peut pas non plus vous inclure : vous avez une thèse en informatique. La thèse en informatique sème une sorte de trouble. Faut-il l’avouer, elle bouscule les esprits. Comment interagir avec le docteur en informatique ? le versant positif de ce phénomène étant qu’elle induit une certaine forme de curiosité, d’écoute et même de concentration (qualités que le frustré de la thèse usera avec parcimonie, et même pas du tout si son interlocuteur n'est pas Docteur)  Que va-t-il dire ? Comment le dira –t-il ? Le détenteur d’une thèse en informatique peut parler. On verra si on lui répond. 
Quelle que soit votre état de thèsitude, voici quelques pistes pour aborder, avec subtilité, le sujet le plus captivant qui puisse être: votre thèse.
Abordez le thème de la taille de la thèse. Des circonstances objectives la feront varier : la discipline. La présence (ou non) d’entretiens retranscrits. De documents d’archives. De planches illustratives. Tous ces paramètres sont à prendre en compte pour déterminer la longueur de votre thèse. Car il est impératif que votre thèse ait une longueur. Longue ou courte, celle-ci vous permettra d’aborder la problématique de la longueur (de votre thèse). L’important étant que vous puissiez en parler, cette fois-ci, le plus longuement possible.  
 
On pourrait mentionner dans cette catégorie la donnée du nombre d’exemplaires que vous avez/ ou planifiez d'imprimer. Mais on lui préfèrera celle du coût d’impression de chaque exemplaire (en effet, les variations de prix étant infinies, vous pourrez en discourir à l’infini. N’oubliez pas de multiplier votre discours par le nombre d’exemplaires (de votre thèse). Notez qu'un supplément agrafe, trombone et post-it est toujours le bienvenu.

Vous pouvez aussi interpeller avec désinvolture l'un des convives, et lui lancer de cette façon espiègle: « es-tu dans ma bibliographie ? ». L'effet d'annonce est presque garanti. De plus, vous connaîtrez l'avantage de créer une affinité qui ne se démentira pas et que vous pourrez multiplier. Vous pourrez ainsi élargir et enrichir vos relations sociales, amoureuses, amicales, familiales. Le signe le plus expansif de complicité, d'affection et d'amitié étant: "ah!!! tu es dans ma bibliographie!! ;o)".
Et si vous n'avez rien à voir avec la moindre thèse, ne vous affligez pas. Vous ne pourrez pas interagir dignement avec le frustré de la thèse, certes. Mais il vous restera le reste de l'humanité, avec lequel vous pourrez aborder tous les sujets du monde (à commencer par ceux dignes de la rédaction d'une thèse) sans que le flot de vos pensées (si, si, rassurez-vous, vous en avez) ne soit obstrué par le format, l'UFR, le directeur de thèse pervers et les agrafes indispensables à son traitement.

Monday, August 29, 2016

Aujourd'hui.

Aïe aïe aïe.
Aujourd'hui j'ai pris la guitare entre mes mains. Elle habite dans le salon, toujours solitaire, à hésiter entre basculer vers la gauche ou vers la droite. Très légèrement. Sa vie palpitante de guitare se résume à être accoudée tantôt à la cheminée (un luxe un peu dangereux pour une guitare) ou au canapé, avec lequel elle se fond un peu... mais son existence de guitare est tristement statique et silencieuse.

Le silence me pèse. Ce silence qui réveille un silence ancien; je suis un bébé dans une pièce nue où nous sommes loin de tout, loin de tous, et loin de nous-mêmes... Il y un ailleurs lointain, qui m'est étranger, mais qui rend l'ici fade et chargé de regrets, et qui ne vit qu'au travers des souvenirs de mes parents et frère et soeurs... Cet ailleurs, je n'y ai pas accès...Je suis étrangère d'une terre qui, elle aussi, m'est étrangère.


Je cherche sur youtube le tutorial d'une chanson: ce sera Silvio Rodriguez.
Cette fois-ci je ne lâcherai pas. Je ne renverrai pas la guitare à son sommeil avant d'avoir pu au moins chanter, même sans arpèges, même avec des brames infâmes complètement indignes d'une guitare, la chanson "Oleo de mujer"...

C'est que, j'en ai la vague sensation, la chanson et la guitare ne sont pas juste chanson et guitare...

J'ai l'impression que ces quelques cordes, bien pincées et entrelacées sont celles qui pourraient retisser tout ce monde perdu...  noyé de lumière, de chants d'oiseaux, de mes grands-parents qui le peupleraient encore, de cette terre amie où mes parents étaient eux-mêmes et respectés... où les fruits se déployaient en une arborescence de couleurs sous le palais.


Je fais sonner la guitare. Je lui saisis le manche avec une telle envie que je lui tords le cou... Naturellement, elle riposte et jacasse en se débattant. Ahhh tu veux fuir! Non non non. Reste ici. Laisse moi-réessayer. J'en ai tant besoin! Le son ne me transporte nulle part. Pas d'évasion. Je suis bien là, avec cette guitare qui, le ventre ouvert, attend. Le duel continue. Je tords mes doigts. J'appuie de toutes mes forces sur le manche avec des positions d’arthritique, et là, je réentends des gens me dire: "ne t'inquiètes pas, tout le monde sait jouer de la guitare, ce n'est même pas un instrument, tu plaques quelques accords, et tu peux t'accompagner". Que ceux qui se reconnaissent aillent se cacher.

J'ai mal aux doigts. Il faut mémoriser les cases, les positions, première douleur. Et puis, j'ai conscience que mes doigts, sous ma peau, sont le prolongement d'un squelette, je me rends compte que j'ai des tendons, aussi. Des choses limitantes en somme...

La vidéo de ma chanson fait 8 minutes 36. Gosh!!. Mais j'ai de la chance. Le professeur parle pendant une minute, minute pendant laquelle il ne joue pas. Après, c'est le déluge: un déluge d'accords. Chaque accord correspond à une petite torture bien particulière.
Quand j'ai de la chance, un accord dure une seconde. En fait une seconde c'est long, ça fait réellement avancer le temps. Si je puis m'exprimer ainsi... Enfin, avec un accord d'une seconde, j'ai l'impression de rentabiliser ma torture... Elle dure un certain temps... je pourrai y caser quelques syllabes... Parce que passé un moment, j'ai vraiment l'impression d'être Noé sous le déluge: il y a deux, voire trois accords par seconde. Et beaucoup, beaucoup de secondes... (autant qu'il en faut pour faire les 7 minutes et 36 secondes restantes de vidéo!!).  Je dois m'armer d'un courage biblique pour ne pas abandonner là l'aventure qui doit me permettre de panser tout ce silence qui a tant pesé.

La guitare attend. Elle m'attend. Elle n'attend que mon courage pour retisser le pont qui me sépare des heures heureuses où Azael, mon grand-père, faisait chanter Aurea, ma grand-mère. Elle est là, elle regorge du bonheur endormi, de cette légèreté où lorsqu'en vacances elle sonnait, mon coeur d'enfant pouvait se déployer. Au sein de ces mélodies où les adultes oubliaient d'être adultes, où tous, dans un même élan, nous entrions dans ce lieu que je n'ai depuis lors, cessé de rechercher. Celui où toute la douleur fond, où tout ce qui pèse s'oublie et où enfin, on s'entend, on s'écoute, on vit, on sourit...

Quelque chose attend. Quelqu'un, quelque chose attend. La guitare? vraiment?

Ou bien... c'est bien moi qui attends si impatiemment qu'une Diana vienne jouer de moi, vienne frotter les cordes et libérer les accords, les images, les danses... Oui, j'ai l'impression d'étouffer du silence, ce même silence qui berçait le parcours des larmes... Assez de cette tare! Assez de cette fidélité au silence qui a fait taire la guitare! Désormais, je serai une symphonie, et de ma guitare sortiront tous les chants qu'on a tus et toutes les danses qu'on a retenues!

p.s. si vous connaissez un bon tutorial youtube pour ce faire, je suis preneuse!

Friday, August 26, 2016

Haha. Donc écrire un peu de ce qui vient chaque jour. Le pari.


J'ai l'autre jour gardé Django. "Non, ne lèche pas les sièges du métro". Voilà comment ça a commencé.

Mon ami, du haut de ses trois ans, m'a prouvé que, parmi toutes les qualités qu'il développe à une vitesse fulgurante - il en est une : sa créativité - qu'il me serait possible de regretter.

Avant-hier donc, contrairement aux autres fois où il était vraiment trop petit pour que je le quitte d'une semelle, j'ai considéré (le fait qu'il parle très distinctement ayant contribué à ma décision) qu'il commençait à être digne d'une sorte de confiance, et que si nous établissions un dialogue, une discussion sur toute chose, je pouvais m'éloigner de l'attitude "adulte qui ressemble à un caporal insupportable te donnant plein d'ordres" et que nous pouvions passer à l'étape "tu peux exprimer tes envies et tes besoins et les soumettre à la discussion".

"Toilettes" m'a-t-il dit, et "Tout seul". Très bien.

Nous nous sommes dirigés vers les toilettes et je lui ai proposé de "garder le contact" le temps de cette opération, et que je n'intervienne qu'en fin de parcours pour m'assurer de la propreté de son postérieur.

Si je n'ai à aucun moment remis en question son droit à rester seul aux toilettes, c'est que moi-même, à un âge très tendre, j'éprouvais une terreur sans nom à l'idée non seulement de montrer mes fesses, mais également toute opération fécale à quiconque qui ne fut ma mère. Je compatissais donc et préférais respecter son intimité.

Je restai derrière la porte, un petit magazine en main, attendant patiemment son appel au secours pour terminer l'opération fécale. Les minutes passaient, et l'appel ne venait pas. J'attendais. Puis je m'aventurai à lui demander:  "tout va bien?", enjoué, il me répondit: "oui!". "Tu attends le caca?" demandais-je, le moins intrusivement possible? "oui".

De peur que le "oui" ne fut automatique, je m'aventurais à tester: "tu veux que je vienne t'aider?" "non".

OK.

Après 15 minutes, il sortit. Rhabillé, après avoir, semblait-il géré sans le moindre problème tous les stades de l'opération.

Nous repartîmes à la conquête d'un nouveau pré pour ses chevaux imaginaires, et laissions les toilettes s'évanouir dans nos souvenirs.

Et puis ce fut mon tour. Je fus prise d'une envie naturelle, moi aussi. J'ouvris le couvercle de la cuvette et là... Elle débordait, enfin elle était sur le point de vomir, d'éructer comme un volcan... Je demandai à Django: "mais tu as rempli les toilettes de papier après avoir fait caca?". Sa réponse me désarma: "C'est pour donner à manger aux canards". Bien: il y avait une dizaine de rouleaux de papier en train de macérer dans l'eau des toilettes avec, pour agrémenter le tout, un liant d'excréments. J'étais en train d'hésiter entre hurler de colère, de rire, de désespoir, ou rester calme.

"Ce n'est pas grave, mais c'est très embêtant". (oui parce qu'à ce moment, je gardais le sens des proportions: il pourrait s'être cassé une dent, il y a des génocides dans le monde entier en ce moment même...). Juste après avoir prononcé ces quelques mots, je perçus dans ses yeux un soulagement profond: il était conscient du fait qu'il venait d'échapper aux remontrances les plus extrêmes de l'histoire de sa courte vie.

J'avais opté pour le "rester calme" car en un éclair, outre le spectre infini des catastrophes évitées, je me souvenais de ma propension à conseiller aux gens d'être créatifs. Il fallait être un exemple: je ne peux pas me contenter de réagir de manière stéréotypée en déversant ma frustration sur ce petit. Non, je dois -et le défi est de taille- être plus créative que ne l'a été Django au moment de boucher les toilettes avec du papier pour nourrir des canards.


Je trouvais un sac en plastique dans la cuisine. M'inspirant des magazines hippiques de Django que je venais de feuilleter et où était décrite -photos à l'appui - la saillie d'une jument, je me servais du plastique comme d'un gant géant pour aller piocher les algues domestiques dans cette embouchure de fosse sceptique.

Django exultait. Il sautait, riait et faisait une sorte de danse tribale ou triomphale, ou les deux à la fois. Je me mettais à sa place et ressentais cette même exaltation (celle de voir la baby-sitter plonger sa main dans les toilettes, une moue de dégout à la figure et piochant... la récolte d'une journée d'aliments passés dans mon tube digestif...) mais je gardais un air grave et sérieux pour que, quand même, cet enfant ait quelques repères après cette grave mésaventure: "C'est très désagréable Django, tu ne dois plus jamais faire ça." (Le spectacle était au contraire tout à fait désopilant et hilarant, évidemment, mais je me disais... non, reste sérieuse, tu dois servir de référent!)

Je vidais un seau entier de papier mouillé et enduit d'excréments. Django venait de passer un très bon moment.

Je sentais vaguement que ma conduite valait certainement pour ma cohérence personnelle, mais qu'elle manquait de pertinence pour montrer à Django les limites (ou quelque chose du genre...) et lui permettre de prendre le chemin d'un comportement social à peu près normal.

Je me suis demandée s'il y avait, pour élever un enfant une sorte de guide pratique, quelque chose auquel on eut pu se référer en moment de crise. [l'acception "crise" devant être entendue largement et non au sens strict comme j'ai tendance à le faire, ne considérant comme critique rien qui n'ait pas au moins la gravité d'un dommage corporel du 10ème degré ou d'un génocide...]

Voilà une légère inquiétude qui m'est apparue grâce à Django à l'heure où nous songeons très sérieusement à devenir parents...